NICOLAS ULLMANN, L’HOMME AUX MILLE VISAGES


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Enquête effectuée par Clémence Di Tella

Nicolas Ullmann est, depuis de nombreuses années, l’une des figures emblématiques des réseaux hype de la nuit parisienne. Comédien, musicien, transformiste, DJ, organisateur de soirées, cet « entertainer », comme il aime à se définir, cumule les casquettes. Résolument rock, l’artiste de 42 ans que l’on surnomme l’homme aux mille visages, est un concept en lui-même.

         Nicolas Ullman nait le 2 mai 1977 à Paris. Dès l’adolescence, il voue une véritable passion à l’art du déguisement : sa manière à lui de cacher sa grande timidité et de se démarquer des codes bourgeois du milieu dans lequel il grandit.

À ton avis, qu’est-ce que tes parents auraient voulu que tu fasses dans la vie ? « Mes parents voulaient surement que je fasse du droit parce qu’ils sont tous les deux avocats. En tout cas, ils ne voulaient certainement pas que je me mette en slip léopard sur des scènes en boite de nuit, ça c’est sûr ! Ou faire des castings en courant les rues de Paris. Quand on vient d’un milieu bourgeois généralement, les apparences a beaucoup d’importance.

Tu t’entends bien avec tes parents aujourd’hui ? « Ma mère était assez inquiète avant mais maintenant que ça marche bien pour moi, elle est fière et ça se passe très bien. C’est le genre de maman à découper des articles dans les magazines. Mon père par contre, je le vois deux fois par an. »

         Il arrête le lycée avant le bac, au grand désespoir de son père ; mais rebondit très rapidement et commence par se former à la comédie. Il suit d’abord le cours F.A.C.T. (Franco-Américain Cinéma-Théâtre), puis de mémoire sensorielle et d’improvisations.

En quoi ça consistait ? « Pour ce qui est de la mémoire sensorielle, si tu n’y es pas préparé, ça peut faire peur. Tu vois des gens chacun dans leur coin qui vident leur sac émotionnel, criant, pleurant… C’était une formation d’Actor Studio basé sur la méthode de Lee Strasberg, et dont le fils John y venait souvent donner des master class. Moi qui étais timide, ça m’a beaucoup apporté. Ca m’a appris à lâcher prise dans le jeu, à sortir des émotions vraies comme une sorte de thérapie. »

         Enfin, pour apporter de la valeur à son profil atypique, il suit un cours « un peu plus français » à l’école de théâtre de Raymond Acquaviva, un Monsieur de la Comédie Française. Toujours dans l’objectif d’enrichir sa formation, il s’inscrit ensuite dans une école de musique pendant 1 an.

C’est la première fois que tu faisais de la musique ? « Non, j’ai toujours fait de la guitare. A l’époque, j’étais intermittent du spectacle. Je voulais montrer à mes parents que je pouvais vivre d’une vie artistique donc j’ai eu assez tôt cette rage de pouvoir m’en sortir. Mais ça a été une vraie bataille »

Quelles étaient tes sources d’inspiration à ce moment-là ? « On m’a très souvent dit que je ressemblais à Nicolas Cage, donc j’ai fini par m’attacher à lui. C’est une source d’inspiration qui m’a suivi de longues années. Mon premier tatouage représente d’ailleurs le cœur de Wild at Heart (Sailor et Lula en français) que l’on voit sur les affiches américaines du film. Et le troisième tatouage représente Woody Woodpecker qu’il porte sur le bras dans le second film des frères Cohen, Arizona Junior»

Il ne savait pas où s’amuser, alors il a fait ses propres soirées

  Après ses études, il enchaine les petits boulots : tantôt accompagnateur de chanteuses (comme Rona Hartner ou Adrienne Pauly), tantôt barman ou clown pour enfants.

Tu as fait beaucoup de petits boulots. Qu’est-ce que ça t’a apporté toutes ces expériences ? « Ah clown pour enfants, ça ce n’est pas mon meilleur souvenir… Un jour, vers 18 ans, j’accompagnais mon père à un diner d’avocat organisé par le cabinet américain dans lequel il travaillait. Comme je m’ennuyais beaucoup, j’ai commencé à jouer avec les enfants qui étaient là. Ils s’amusaient tellement qu’un des clowns engagés pour cette soirée est venu me voir et m’a dit « Ils s’amusent beaucoup plus avec toi qu’avec moi, tiens prend ma carte ». C’est comme ça que je suis devenu clown pour enfants et ça a été mes premiers cachets. J’ai toujours eu un super contact avec les enfants parce que j’en suis un grand. Mais ça m’a vite ennuyé car c’était compliqué de s’amuser dans des gouters d’enfants gâtés et parfois mal élevés, des quartiers huppés. Par exemple, être caché dans un costume de Bisounours sous une chaleur semblable aux soleil texan, alors qu’un enfant s’amuse à te donner des coups de poings dans le ventre. »

         Lorsque l’un de ses amis ouvre une nouvelle boîte de nuit à Paris, le Baron, il lui propose d’y travailler comme physionomiste ; ce qu’il accepte. De ce travail nocturne, il garde de bons souvenirs et surtout de nombreuses rencontres.

Quel est le meilleur souvenir que tu gardes de cette époque ? « J’ai vécu pendant ces années-là des moments inégalables jusqu’à présent. On pouvait y croiser Di Caprio au bar, j’ai dansé avec Kirsten Dust, l’actrice qui joue dans Spider-Man, j’ai fait des boeufs avec Sean Lennon, parlé art avec Sophie Calle, sauté sur les canapés avec Edouard Baer et sa clique sans que la sécurité s’y oppose. J’ai côtoyé beaucoup d’acteurs américains à qui on recommandait de venir au Baron quand ils étaient de passage à Paris, notamment parce que les paparazzi y étaient interdits. »

         Parallèlement à cette activité, il organise régulièrement de grandes soirées dans son petit appartement parisien, entouré de ses nombreux amis. Encouragé par ces derniers, l’idée germe progressivement dans sa tête d’organiser ces mêmes soirées de rêve dans des clubs parisiens. Ce Monsieur Loyal du clubbing invente alors le concept de ses désormais célèbres « Cabarock » (un mélange entre cabaret et rock), qui deviendront plus tard les soirées « Kararocké » où le public peut chanter sur scène accompagné d’un vrai groupe de rock. Déguisé en personnages réels ou totalement inventés, il met en lumière de nouveaux groupes et invite les clients à chanter avec eux sur scène. Il y reçoit de nombreuses personnalités dont certaines qu’il compte parmi ses amis proches : Guillaume Canet, Daphné Burki, Doria Tillier, Matthieu Chedid, Oxmo Puccino, Alain Chabat, Lenny Kravitz, Sean Lennon…

Quel a été le personnage le plus dur à interpréter ? « Ça n’a jamais été dur d’interpréter un personnage parce que je ne suis jamais totalement dans l’imitation, ma personnalité reprend vite le dessus et justement, je trouve ça marrant quand il y a ce côté décalé. Mais certaines fois, il m’est arrivé d’avoir de fausses bonnes idées. Je me souviens d’un soir où j’ai arraché mon costume en me disant « bon allez tant pis ce sera pour un autre jour » parce que je me sentais mal dans ce déguisement, j’étais gêné. »

Il finit même par devenir découvreur de talent pour une grande maison de disque française.

Tu as dis dans une interview (pour Femmezine) que le métier de dénicheur de talent pour un grand label n’était pas vraiment ton truc. Pouquoi ? « J’ai adoré faire ça ! J’étais Scout Talent, c’est-à-dire que j’allais sur le terrain pour découvrir de nouveaux groupes potentiellement signables, avant de les présenter au producteur. Mais quand on m’a proposé de me mettre dans un bureau et de le faire à pleins temps, ça me plaisait un petit peu moins parce que j’aime bien être électron libre. Finalement, c’est un peu ce que je continue de faire aujourd’hui en tant que directeur artistique pour remplir mes soirées de manière qualitative. »

Le succès de ses « Kararocké » l’emmène alors vers de nouvelles aventures. Guidé uniquement par son instinct et son courage d’entreprendre, il s’éparpille mais garde toujours l’objectif de s’amuser et d’apporter de l’artistique dans chacun de ses projets.

Quel est l’évènement que tu as organisé dont tu es le plus fier ? « Les évènements dont je suis le plus fier ce sont ces fameuses soirées où je donne mon âme parfois même jusqu’à en pleurer tellement il y a de stress et beaucoup de choses à gérer. C’est ces soirées que j’appelle « soirée de guests » : je prends un thème, d’actualité si possible, et j’invite des personnalités à chanter des chansons sur le thème en question. Généralement, ça donne des soirées uniques, éphémères, et c’est ce qui fait leur beauté. Quand Prince est mort par exemple, trois semaines après on a fait une énorme soirée avec des milliers de personnes au Flow à Paris. Parmi les invités, il y a eu Catherine Ringer, Arthur H, Camille Bazbaz, Yarol Poupaud… En tout, il y avait une trentaine de chanteurs. »

         Et même lorsque son appartement parisien brule en mars 2009, sa sensibilité artistique prend le dessus sur l’émotion de voir partir en fumée une grande partie de ses souvenirs. Il appelle alors des amis photographes et leur propose d’immortaliser ce décor si particulier. De ces clichés découleront une exposition à la Galerie Chappe dont le vernissage a été accompagné, évidemment, d’un micro-concert.

Est-ce que tu es juste de nature distraite ou est-ce que tu te considères comme un véritable poissard ? « Je suis un grand distrait, c’est exactement ça. Récemment, j’ai réalisé un de mes rêves en rencontrant Pierre Richard et il m’a confié ne pas se sentir maladroit mais distrait, comme moi. Je perds tout, j’oublie tout… Je me suis déjà fait voler mon scooter plusieurs fois en laissant les clés dessus par exemple. J’ai l’esprit pris par pleins de choses, et l’accumulation mène à la fatigue qui mène à la distraction. »

         Le roi de la nuit est également connu pour ses frasques amoureuses. Les rumeurs disent qu’il a eu de nombreuses conquêtes.

Es-tu un grand séducteur ? « Pour les gens qui manquent de confiance ou qui ont un papa qui ne leur a pas souvent dit « je t’aime », je pense qu’il y a ce besoin de chercher du réconfort, de la tendresse et de la confiance ailleurs. J’ai été un grand séducteur mais au fur et à mesure des années, je me suis assagi. J’ai toujours été un grand romantique malgré tout donc ça n’a jamais été une collection, au contraire, je suis tombé amoureux plusieurs fois, un peu comme un cœur d’artichaut. J’aime beaucoup les comédiennes. Elles me touchent par leur talent et leur excentricité ; mais souvent on ne se complète pas bien : il y a de la rivalité, de la concurrence, des frustrations, de la jalousie. Je me suis toujours dit que je finirai ma vie avec une maquilleuse ou une costumière avec qui je partagerai mon amour des costumes et des transformations au quotidien. Aujourd’hui, je suis fou amoureux d’une costumière et je pense que c’est avec elle que je finirai ma vie. »

         Depuis, il multiplie les apparitions à la télévision ou au cinéma, est nommé directeur artistique de plusieurs boites de nuit parisiennes, intervient dans une série mode sur le retour du rock, réalise quelques collections photographiques, nous apprend à devenir le roi de L.A dans une web-série déjantée…

Quel est ton actualité ? « Il y a un film de Mathias Malzieu, « Une sirène à Paris », qui va sortir prochainement, dans lequel j’ai un petit rôle. Et je serai également dans « Validé », la série de Franck Gastambide qui sortira en mars prochain, dans laquelle je joue le rôle d’un régisseur. Et vous pouvez me trouver tous les premiers samedi du mois au Bus Palladium, et au NO.PI (North Pigalle, 3 place de Clichy, Paris) du jeudi au samedi, club 100% live avec plus de 6 heures de concert par soir. »

         Curieux, sensible et irrésistiblement décalé, il aime réconcilier les genres et générer du plaisir et de la convivialité dans n’importe quel lieu, avec n’importe qui. Se définissant lui-même comme « le clown de la nuit » il continue aujourd’hui sa route sans aucun complexe ni aucune barrière.

Photos par Cedric Canezza